- Comme un intrus
- Jean Charbonneau
- Québec Amérique, 2011
- 368 pages
Voici mon premier commentaire sur un titre au repêchage pour le Webzine La Recrue du mois, vitrine des premières oeuvres littéraires québécoises; je me joins donc à l’équipe de rédaction avec beaucoup de plaisir. Une nouvelle édition est mise en ligne chaque 15 du mois, je vous invite à lire le mot de la rédactrice, Catherine Voyer-Léger. La recrue du mois est commentée par 5 chroniqueurs (qui pour beaucoup ont leur propre blogue), apportant chacun leur point de vue sur l’oeuvre, ce qui fait d’ailleurs, l’originalité de traitement critique, en plus de ne traiter que des nouvelles voix littéraires d’ici.
Voici donc mon commentaire, tel qu’il se retrouve sur La Recrue du mois:
Il y a, dans ce roman de Jean Charbonneau, un affrontement entre le monde des adultes et cet enfant de 8 ans, Marcel Lacroix, qui les voit sous leurs travers et leurs mensonges, mais aussi dans toute leur vulnérabilité face à leur destin. Cet enfant devient cinéaste et cherche donc à percer le mystère de sa famille qui se protège de non-dits.
« C’est soir de tapis rouge et le cinéaste Marcel Lacroix est sur les rangs pour l’obtention du Jutra du meilleur long-métrage pour son film Comme un intrus, qui raconte un drame familial inspiré de faits vécus. Mais le triomphe peut avoir un goût aigre-doux lorsqu’il s’agit de sa propre vie qui est exposée au grand jour… »
La recherche pour le scénario amène Marcel Lacroix à se souvenir de cette époque, à poser les questions à son entourage pour recoller les morceaux du casse-tête. Il reconstitue le fil des événements de l’été 1965, lorsque son père est arrêté en pleine réception familiale et tente de saisir également les circonstances de la mort de Florida, sa tante. C’est une occasion du coup de découvrir le Montréal de cette époque, d’Outremont à Ville-Marie, de leur appartement de la rue Ontario situé au-dessus du restaurant chinois, au magasin de meubles de la rue Saint-Laurent.
Son père lui enverra quelque 150 lettres pendant les 40 ans de pénitencier, qui serviront de matériau au scénario. Il lui confiera quelques secrets de familles, ses conditions de vie en prison et ses réflexions. C’est donc le film, le processus de création, qui permet de révéler la vérité sur son père et sur sa famille, mais qui aide aussi à guérir de ce coup terrible qu’un enfant de 8 ans peut ressentir de voir son père incarcéré et finalement ne plus vraiment le connaître.
Ce qui m’a particulièrement plus de ce roman est sa structure narrative. On passe de 1965 à 2005, donc de Marcel à 8 ans et comme cinéaste. Des extraits des lettres envoyées par le père sont intercalés au récit, tout comme des extraits du scénario. Ces trois procédés littéraires apportent chacune une perspective et un ton différents, ce qui permet d’appuyer les différences de points de vue ou de perception des événements, ou du rôle qu’on veut bien s’y laisser jouer.
Ce n’est pas sans rappeler le film d’Almadovar, La mauvaise éducation, dans lequel, à l’instar de Marcel, Ignacio tente de refaire le fil de sa vie depuis son enfance par le travail de souvenir et où le film, sa création, vient révéler la vérité. C’est un procédé similaire qui est utilisé par Charbonneau pour expliquer cette journée où le père de Marcel s’est fait arrêter. Les transitions d’un genre à l’autre sont maîtrisées avec brio. D’ailleurs, l’écriture est souvent cinématographique, en ce sens qu’elle suggère des images, décrit les scènes de manière efficace et plus visuelle qu’introspective, mais toujours avec beaucoup de tendresse.
Ce thème de l’œuvre dans l’œuvre donne toute la profondeur à l’histoire et enrichit les rapports entre les personnages, permet une profondeur dans les réflexions de Marcel, mais de son père aussi. Il pose aussi la question, non pas tant de connaître les limites à utiliser son histoire personnelle pour faire de l’art, mais de l’art, que ce soit le cinéma ou la littérature, en tant que catharsis pour exorciser les démons de son enfance.





