Lecture : Comme un intrus de Jean Charbonneau

Voici mon premier commentaire sur un titre au repêchage pour le Webzine La Recrue du mois, vitrine des premières oeuvres littéraires québécoises; je me joins donc à l’équipe de rédaction avec beaucoup de plaisir. Une nouvelle édition est mise en ligne chaque 15 du mois, je vous invite à lire le mot de la rédactrice, Catherine Voyer-Léger. La recrue du mois est commentée par 5 chroniqueurs (qui pour beaucoup ont leur propre blogue), apportant chacun leur point de vue sur l’oeuvre, ce qui fait d’ailleurs, l’originalité de traitement critique, en plus de ne traiter que des nouvelles voix littéraires d’ici.

Voici donc mon commentaire, tel qu’il se retrouve sur La Recrue du mois:

Il y a, dans ce roman de Jean Charbonneau, un affrontement entre le monde des adultes et cet enfant de 8 ans, Marcel Lacroix, qui les voit sous leurs travers et leurs mensonges, mais aussi dans toute leur vulnérabilité face à leur destin. Cet enfant devient cinéaste et cherche donc à percer le mystère de sa famille qui se protège de non-dits.

« C’est soir de tapis rouge et le cinéaste Marcel Lacroix est sur les rangs pour l’obtention du Jutra du meilleur long-métrage pour son film Comme un intrus, qui raconte un drame familial inspiré de faits vécus. Mais le triomphe peut avoir un goût aigre-doux lorsqu’il s’agit de sa propre vie qui est exposée au grand jour… »

La recherche pour le scénario amène Marcel Lacroix à se souvenir de cette époque, à poser les questions à son entourage pour recoller les morceaux du casse-tête. Il reconstitue le fil des événements de l’été 1965, lorsque son père est arrêté en pleine réception familiale et tente de saisir également les circonstances de la mort de Florida, sa tante. C’est une occasion du coup de découvrir le Montréal de cette époque, d’Outremont à Ville-Marie, de leur appartement de la rue Ontario situé au-dessus du restaurant chinois, au magasin de meubles de la rue Saint-Laurent.

Son père lui enverra quelque 150 lettres pendant les 40 ans de pénitencier, qui serviront de matériau au scénario. Il lui confiera quelques secrets de familles, ses conditions de vie en prison et ses réflexions. C’est donc le film, le processus de création, qui permet de révéler la vérité sur son père et sur sa famille, mais qui aide aussi à guérir de ce coup terrible qu’un enfant de 8 ans peut ressentir de voir son père incarcéré et finalement ne plus vraiment le connaître.

Ce qui m’a particulièrement plus de ce roman est sa structure narrative. On passe de 1965 à 2005, donc de Marcel à 8 ans et comme cinéaste. Des extraits des lettres envoyées par le père sont intercalés au récit, tout comme des extraits du scénario. Ces trois procédés littéraires apportent chacune une perspective et un ton différents, ce qui permet d’appuyer les différences de points de vue ou de perception des événements, ou du rôle qu’on veut bien s’y laisser jouer.

Ce n’est pas sans rappeler le film d’Almadovar, La mauvaise éducation, dans lequel, à l’instar de Marcel, Ignacio tente de refaire le fil de sa vie depuis son enfance par le travail de souvenir et où le film, sa création, vient révéler la vérité. C’est un procédé similaire qui est utilisé par Charbonneau pour expliquer cette journée où le père de Marcel s’est fait arrêter. Les transitions d’un genre à l’autre sont maîtrisées avec brio. D’ailleurs, l’écriture est souvent cinématographique, en ce sens qu’elle suggère des images, décrit les scènes de manière efficace et plus visuelle qu’introspective, mais toujours avec beaucoup de tendresse.

Ce thème de l’œuvre dans l’œuvre donne toute la profondeur à l’histoire et enrichit les rapports entre les personnages, permet une profondeur dans les réflexions de Marcel, mais de son père aussi. Il pose aussi la question, non pas tant de connaître les limites à utiliser son histoire personnelle pour faire de l’art, mais de l’art, que ce soit le cinéma ou la littérature, en tant que catharsis pour exorciser les démons de son enfance.

Quelle place pour le livre et la littérature dans les médias?

Le week-end dernier, je soulignais sur Facebook comme sur Twitter, qu’il serait intéressant, voire important pour le secteur du livre, que la littérature soit traitée avec les mêmes égards que le vin et l’automobile dans les sections de La Presse, mais particulièrement sur Cyberpresse. Ce qui vaut pour les autres médias, particulièrement pour la télévision d’État de Radio-Canada.

En effet, Cyberpresse dévoilait sa nouvelle page consacrée aux vins sur son site Internet avec la SAQ comme partenaire – commanditaire. L’amateur de vin en moi se réjouit, mais l’amateur de livres se désole. Alors qu’il est démontré que la lecture est un déterminant essentiel dans la réussite professionnelle (cf. ici et ici), mais aussi pour l’enrichissement personnel et citoyen, elle est reléguée en second plan. Pourquoi? Je me le demande. Il faut donc comprendre la logique des médias de masse, particulièrement leur présence sur le Web, pour arriver à inscrire le livre dans le discours grand public. L’idée est de comprendre comment le secteur du livre peut s’en inspirer et être en mesure d’offrir une solution.

D’autre part, Marie D. Martel, alias Bibliomancienne, relevait dans son plus récent billet les enjeux et défis actuels du livre au Québec. Ces constats sont justes et valent la peine d’être observés de plus près. Un de ces éléments est la présence du livre, de la lecture et de la littérature dans l’espace public, dans lequel j’inclus, bien évidemment le Web. Il y a aussi la perception du livre dans l’univers complet de l’information et du divertissement. L’autre enjeu majeur est le faible niveau de littératie au Québec.

Quand on met en perspective ce constant sur la lecture au Québec et celui que fait Steve Proulx, dans son papier sur Les émissions culturelles, on comprend le malaise quant au traitement de la culture, et du livre en particulier, à la télévision et le type de traitement qu’on y réserve : une peau de chagrin. Car trop souvent, on diffusera une émission, un peu d’espace médiatique au livre pour satisfaire un milieu qui en demande, je pense aux auteurs, aux éditeurs et aux libraires, mais installer dans une case horaire improbable, ou quelques pages éparses. Il rappelait, notamment, la disparition de l’émission Six dans la cité, tout en se questionnant sur la pertinence de ces fourre-tout où on tente de satisfaire le tout culturel au détriment de l’auditoire. Son diagnostic m’apparaît juste, alors qu’il n’y a aucune émission littéraire à la télévision publique.

Il n’est pas innocent que le Nouveau Projet d’un magazine de culture et société de Nicolas Langelier et Jocelyn Maclure ait suscité autant d’intérêt cette semaine. Il est entendu qu’il y a un déficit médiatique de la culturel. Il y en a également un pour le livre, la réflexion, la pensée, bref il y a déficit médiatique de la littérature au sens large dans la presse écrite, à la radio et à télé.

C’est aussi le constat que beaucoup d’éditeurs québécois ont fait l’automne dernier et qui les a incités à se regrouper au sein du GELi, afin de mieux faire valoir la littérature dans l’espace médiatique et  favoriser un plus grand rayonnement des auteurs et des œuvres qu’ils défendent.

On pourra prétexter que les auditeurs et lecteurs des médias de masse n’ont pas un réel intérêt pour ce genre de sujet, on nous montrera les cotes d’écoute faméliques et on conclura, CQFD, les gens ne lisent pas. Pourtant, on n’a qu’à observer les différents palmarès, le grand public est fortement influencé par ces médias, avec leurs émissions qui traitent parfois ou régulièrement de livre. Cette présence doit aussi être assurée sur le Web, les médias de masse sont incontournables pour la diffusion du livre et de la littérature, et pourrait profiter d’un réseau de blogueurs littéraires ou de Webzine comme La Recrue du mois, qui sont sous-utilisés par le secteur de l’édition comme par les médias de masse.

Médias de masse et modèle d’affaires.

Pour avoir proposé et fait publier un cahier spécial thématique dans un hebdomadaire, non pas un publireportage, mais bien un cahier écrit et éditer par l’équipe en place. La transaction est simple, le traitement du contenu est assuré par l’équipe de journaliste avec une ligne éditoriale définie au préalable, en échange, on doit pouvoir y apporter des revenus publicitaires et des annonceurs supplémentaires.

Il me semble que c’est une logique similaire qui permet à Cyberpresse d’offrir un contenu pertinent et étoffé sur le vin, grâce à une commandite de la SAQ. L’enjeu principal  pour une plus grande présence médiatique du livre et de la littérature est donc de trouver des commanditaires de l’industrie, mais aussi, et surtout de l’extérieur du secteur.

À ce titre, la Banque TD est très active dans le créneau de la littérature jeunesse, elle s’est notamment associée à la BAnQ pour une série d’activité, elle investit dans le Festival des enfants de Metropolis Bleu, elle a mis sur pied le Prix TD de la littérature canadienne de concert avec le Canadian Children’s Book Centre et organise des clubs de lecture pour les jeunes et bien d’autres initiatives du genre. Les appuis de la Banque TD pour la littérature jeunesse peuvent être émulés par d’autres corporations pour appuyer la diffusion et la promotion du livre au Québec.

Le milieu du livre doit démontrer auprès de grandes corporations l’utilité de s’associer à la littérature québécoise, roman comme essai. Démontrer que cet espace de liberté qu’est le livre est en adéquation avec leur image de marque.

Pour ce faire, il faut connaître le profil socio-démographique, et ce n’est pas nécessairement le groupe le plus vaste qui en devient la mesure, mais bien le plus influent ou le plus porteur pour le message de cette entreprise. Le milieu s’entend pour proclamer l’importance du livre dans la société comme facteur de développement intellectuel et citoyen. Il est donc primordial de définir les avantages d’une diversité littéraire pour la société et comment une entreprise peut appuyer ce message, le défi sera de les communiquer et d’en faire la promotion. Il ne faut pas voir là un assujettissement du secteur du livre à des commanditaires qui souhaitent en récupérer la valeur, mais plutôt d’un véritable mécénat, d’un partenariat pour valoriser la lecture.

La question qui se pose maintenant pour le livre. Quelles sont ces valeurs et qui peut vouloir s’y associer? Dans le secteur du livre, l’entreprise De Marque est certainement un partenaire intéressant et important (comme le suggère son président en réponse à mon Twitt) pour commanditer une page sur le livre sur Cyberpresse, avec un onglet dédié aux livres. Ces pages pourraient être valorisé par un club de lecture, avec un accès direct au feuilletage des livres, un hyperlien vers des libraires en ligne comme Renaud-Bray ou livresquebecois.com, etc. Hummm, sujet pour notre prochain BookCamp Montréal? (à suivre…)

Image: The Best Channel since 1465, par Edouardo San Gil