Dans le Cahier spécial du Salon du livre de La Presse, qui est également le programme officiel du Salon, on nous invite à une fête, celle du livre qui s’ouvre sur le XXIe siècle, mais le ton n’est pas réjouissant. Quand j’ai eu connaissance du thème de cette année, il y a plusieurs semaines, j’étais ravi. Nous vivons actuellement une révolution majeure dans le secteur du livre, comme dans le secteur culturel et médiatique; que le Salon de Montréal décide de faire de ces enjeux de notre société le thème central allait de soi.
Par contre, la fête à laquelle on convie la population des amateurs de livres aura-t-elle lieu? La seule mention de la présidente d’honneur, Mireille Deyglun, est d’opposer les médias sociaux aux contacts humains, de qualifier Twitter de superficiel. Sur le site du Salon, aucune mention du livre numérique et de ces enjeux actuels. Le Livre de l’intérieur.
Qu’il s’agisse de sophisme ou d’ignorance, Internet et les technologies de l’information ne se limitent pas à Facebook et Twitter. Ces outils de communications ne s’opposent pas aux livres, au contraire. Ils ne sont pas non plus antinomiques des « vraies » relations humaines. J’y reviens plus loin.
D’autre part, le texte de Nicolas Langelier, Être de son siècle sans perdre sa raison d’être, présente le thème du Salon avec tant de craintes qu’on se demande si le livre est réellement ouvert sur le XXIe siècle. Comme Le Salon présente pour la première fois le livre numérique, il aurait été de bon aloi d’avoir un peu plus d’enthousiasme et de mettre la table sur les enjeux en les présentant, de faire oeuvre d’éducation et de promouvoir le livre sous toutes ses formes.
L’article de Langelier est pertinent et soulève des craintes et mises en garde certainement légitimes, mais est-ce que le programme officiel du Salon en est le meilleur véhicule pour le faire, d’autant qu’il n’y a pas de contre-poids. Encore là, opposer l’idée du livre comme espace de silence et de réflexion aux bruits des technologies de communications me semble court. Ce n’est-ce pas un peu rabat-joie que de présenter le livre numérique de cette façon, alors que le public s’apprête à s’y initier?
La réponse de certains invités d’honneurs rachète ce manque d’enthousiasme, particulièrement celles de Michel Folco, Jean-Jacques Pelletier et Maxime Roussy.
Les Médias sociaux, les relations humaines et le livre.
- Médias sociaux et relations humaines :
Premièrement, Internet ne se résume pas à Facebook et Twitter, et ne se définit pas non plus exclusivement par l’instantanéité, les médias sociaux sont également les plus grands promoteurs d’événements et de rencontres.
Twitter est un média de l’immédiat, au même titre qu’une conversation téléphonique, mais dans un espace public. Les médias sociaux, en l’occurrence Twitter, mettent en relations les intervenants influents et les producteurs de contenus et servent à appuyer l’action par la discussion de problèmes et d’échanges. Ils sont, notamment, très utiles dans la transmission de contenu, de billets de blogues, d’hyperlien vers des articles, c’est un véritable fil de presse accessible à tous, mais où il est possible d’intervenir, de commenter, de critiquer et de discuter.
Proposition no.1 : L’organisation de discussion de classe sur Twitter ou autre plateforme avec un auteur par exemple aurait démontré l’ouverture du livre sur le XXIe siècle. Des échanges qui peuvent préparer ou suivre la présence d’auteurs en classe, entreprendre les recherches sur Internet en relation à une œuvre et partager ses résultats avec ses confrères de classe via une de ces plateformes. Voire l’exemple de la classe de Mrs Nagel dans un précédent billet.
- Médias sociaux et livre
Quel est le rôle des médias sociaux ou de son rôle face au livre? Il est double. Premièrement, les médias sociaux créent des œuvres et permettent d’élaborer une pensée, une véritable réflexion sur le monde. En 1859, on se demandait si la photographie était un art ou non. Certains, dont Beaudelaire cantonnait la photographie comme « servante » de l’art et des sciences, point. C’est-à-dire un rôle de documentation. Dans le camp opposé représenté par Delacroix, on accordait la valeur à la photographie comme nouvelle forme d’appréhension du monde et d’expression. Il en va de même des médias sociaux.
Création : Des voix et des auteurs émergent des médias sociaux. Je pense aux délicieuses Chroniques d’une mère indigne, d’abord écrites sous forme de billets de blogue puis éditées en format livre. L’histoire ne s’arrête pas là puisqu’il y a des web épisodes et une série télé. Catherine Mavrikakis, quant à elle, a publié récemment son e-carnet, ceux qui l’ont suivi sur le net, étaient témoin de la formation de cette œuvre : L’Éternité en accélérée. L’hilarant livre Sh*t my dad says de Justin Halpern a d’abord été des répliques twittées avant de faire l’objet d’un livre. Cette relation de la création est d’un grand intérêt, les essais et les livres pratiques n’y échappent pas non plus
Diffusion/ Communication : Le rôle de service des médias sociaux à titre de diffusion de l’information est évident. Le partage et la recommandation de ses goûts culturels est une pratique croissante et permettent le développement de créneau, le livre y est par contre peu présent. Les médias sociaux assurent une présence Internet et un nouveau type de communication avec le public, une communication bidirectionnelle propre à la conversation.
Proposition no.2 : Identifier les œuvres qui sont en relation avec les médias sociaux, afin de se questionner si une nouvelle forme d’écriture émerge des technologies de l’information. Peut-on écrire de la poésie sur Twitter à la manière des Haïkus, ces poèmes japonais très codifiés?
Proposition no.3 : Apposer un flashcode ou l’adresse sur des affichettes dans chacun des kiosques pour accéder à la page Facebook des exposants ou des auteurs, le relier à un concours de participation, peu importe… Le Salon est une occasion de bâtir et entretenir ses relations avec ses lecteurs et le thème devrait privilégier l’essai de ces pratiques de communications.
Bien sûr que le livre s’écrit dans le silence et la solitude, que la lecture se fait également en marge du monde. Mais quoi de plus inutile qu’un livre sans portée, inconnue de son public et qui ne mène pas à l’action qu’il prône. À mesure que le livre se numérise, il devient absurde de penser qu’il ne soit pas relié au reste de la connaissance, le garder isolé ce n’est pas le sauver.
Silence et bruits ou le livre et les technologies de l’information.
Le livre augmenté fait beaucoup jaser, mais de quoi parle-t-on? Il y a les expériences de Penguin avec des romans géolocalisés et autres explorations du genre, ces expériences sont marginales et peu en demande en vrai. Il y a les autres, avec des possibilités pratiques, dictionnaires et Wiki intégré et autres fonctions sociales, c’est peut-être une distraction pour certain, mais pratique et essentielle pour d’autre. Chacun est libre de mettre tout ça à off, pour le cellulaire comme pour le reste.
Certains livres pratiques sont dans ce format par manque historique de meilleures options. Quelle utilité un dictionnaire ou une encyclopédie papier a-t-il maintenant que nous avons troqué nos dactylos pour des ordis. Certains livres deviendront des applications, parce qu’il sera mieux servi ainsi.
L’Influence d’un livre
Internet, comme les médias sociaux sont mieux définis par leur pouvoir de participation et de collaboration. Ce sont ces qualités qu’on devrait retenir pour l’avenir du livre.
Je porte à votre attention le livre La Société émergente du XXIe siècle (pas encore disponible au Québec) pour deux raisons. D’abord pour sa réflexion même sur notre société, une réflexion importante et majeure sur l’évolution de notre société et de l’impact des technologies de l’information sur la démocratie et le pouvoir. Deuxièmement sur le rôle du livre au sein d’une plateforme Internet, Constellation W et comment on l’inscrit dans un mouvement collaboratif et participatif (via le blogue Zéro Seconde de Martin Lessard, blogue d’analyses brillantes pas encore disponible en librairie)
Je vous invite à regarder la vidéo de présentation qui brosse un portrait de l’évolution de la société en différente époque, et des impacts de la technologie et des modèles économiques sur la société et les personnes. Le postulat étant que la rupture qui se joue aujourd’hui, en l’occurrence dans le monde du livre est une occasion rêvée pour transformer nos relations à l’œuvre, aux communications et avec le rôle de citoyen.
Êtes-vous prêt pour le 21e siècle from Michel Cartier on Vimeo.
Le livre est mis en relation à une plateforme de commentaires et de discussion, à des informations complémentaires. Les auteurs, Michel Cartier et Jon Husband, font un appel à la mobilisation. Les médias sociaux propulsent le livre avec une plus grande efficacité que ces author’s corners de Hyde Park de Londres et de ses émules.
Dire que le livre est ouvert sur le XXIe siècle et fermer les portes en même temps est une contradiction incompréhensible. La demande de livres numériques est plus importante que l’offre, c’est à ce décalage qu’on doit s’attaquer.




